N’aurons-nous que la stupeur et les larmes ?

Homélie pour la messe du 11 juin 2007 présidée par monseigneur Rey à la cathédrale Toulon en mémoire des 18 jeunes migrants péris en mer : quatre femmes, deux tout jeunes adolescents et douze hommes qui ont terminé leur dernier voyage jusqu’à la terre de France à Toulon.

En pièce jointe de cet article : la prière universelle qui a été lue par un marin de La Motte-Piquet.


Frères et sœurs,

18 jeunes venus d’Afrique parce qu’il n’y a plus d’espoir.
Nous rassemblent pour un adieu, une prière, un appel.

Adieu à des frères et sœurs en humanité qui ont perdu la vie alors qu’ils étaient en quête d’une vie meilleure.

Prière : pour eux et leur famille qui apprendront un jour que leurs enfants ont péri en mer.

Appel, car ce nouveau drame ne peut nous laisser sourds et nous fait un devoir de travailler sans délais au changement de ce monde.

18 jeunes portés en terre, chez nous, alors qu’ils venaient d’ailleurs, au matin loin des regards, accompagnés de quelques personnes de bonne volonté et honorés par les autorités civiles et militaires. Sans aucun membre de leurs familles.

18, après tant d’autres. Une ONG hollandaise a recensé plus de 8500 disparus sur les routes ou dans les flots depuis le début du millénaire. Au moins une centaine au cours du mois de mai 07.

N’aurons-nous que la stupeur et les larmes ?

L’atlas des migrations recense plus de 250 millions de personnes migrantes dans le monde et parmi celles-ci, une infime minorité vient frapper à nos portes. Mais cette infime minorité d’hommes, de femmes et d’enfants est jetée sur les routes par la misère, les guerres, la faim, les désastres de toutes sortes, à la recherche de liberté et de dignité, de la paix, de la santé et d’un peu de pain à gagner pour nourrir leur famille.

Notre vieille Europe dont la population ne se renouvelle plus, selon les démographes et les économistes, aura besoin, d’ici à 20 ans, de plus de 25 millions de migrants pour maintenir son niveau élevé de développement.
Alors à quoi bon fermer nos frontières ?

Un document pontifical considère les migrations comme un phénomène majeur de notre temps et nous le voyons bien la mobilité sociale et géographique devient une réalité qui touche même nos familles : cf. mariages interraciaux, interreligieux, voyages, emplois.
Et nombreuses sont les études qui présentent les migrations comme une chance pour les pays d’accueil et de départ, une forme nouvelle de la solidarité internationale, une avancée vers l’humanité globale dont nous sommes tous des membres.

Les drames qui se déroulent à nos portes, où nos frontières deviennent de plus en plus infranchissables, sont autant d’alertes, de cris qui nous interpellent.
Comment en effet oublier les désespérés accrochés aux barbelés de Ceuta et Melilla ? Comment oublier les naufragés accrochés plusieurs jours en pleine mer aux filets d’un élevage de thons ?

Avec tous les hommes et femmes de bonne volonté, nous disons non aux atteintes aux droits fondamentaux de la personne humaine et nous voulons redire que tous les hommes sont égaux en dignité et en droit.

Avec tous les hommes et les femmes de bonne volonté, nous affirmons que les clandestins sont des victimes et non des criminels. Qu’ils ont droit au respect -comme le rappelait récemment l’archevêque de Marseille- et cela jusque dans les centres de rétention où ils sont parfois parqués comme des bestiaux et maltraités comme des malfaiteurs.

Et nous affirmons que toute personne a le droit de se déplacer, de quitter son pays pour un temps ou pour toujours, qu’elle a le droit de vivre en famille, d’éduquer ses enfants, de travailler et de pratiquer sa religion.
Ces droits qui nous sont si chers et pour lesquels autrefois nous avons lutté, sont les mêmes pour tous les hommes.

Mais l’Eglise, les chrétiens vont plus loin, beaucoup plus loin.
Experte en humanité à cause du Christ, comme le disait le Pape Paul VI, l’Eglise a un message, un enseignement, un projet, une pratique. A maintes reprises les papes et nos évêques se sont exprimés, et encore tout récemment, pour nous rappeler le projet de Dieu et nous poser la question
« Qu’as-tu fait de ton frère ? »

Et que nous dit-elle la Mère Eglise ?

Que nous sommes tous crées et voulus par Dieu, qu’il est le Père de tous les hommes (et pas seulement de quelques–uns, ce qui n’aurait pas de sens)

Que nous sommes, grâce au salut reçu du Christ, qui nous a réconcilié avec le Père et entre nous, appelés à devenir frères et sœurs : aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimé.

Que nous sommes convoqués pour réaliser un peuple de toutes langues, races, nations, cultures, la belle famille de Dieu.

Que l’Eglise est ce peuple et qu’elle a mission d’aller chez les autres pour annoncer la bonne nouvelle d’un Dieu qui nous veut vivants et frères.

Qu’elle a reçu mission d’annoncer le Royaume aux pauvres, à l’étranger, aux exclus, aux oubliés de la croissance…aux laissé pour compte de l’amour, aux orphelins et aux veuves. Et qu’elle doit comme les disciples manifester en parole mais aussi en actes, la sollicitude et la tendresse de Dieu, défendre les droits des sans voix, œuvrer à la construction d’un monde plus juste et où les richesses soient vraiment partagées.

L’Eglise est le peuple de la fraternité, une fraternité active, concrète, attentive au respect des autres, soucieuse d’ouvrir ses bras à tous et de les associer à sa vie, à son fonctionnement.

N’oublions pas que nous sommes les héritiers du peuple de l’Exode et de l’Exil et des pèlerins sur la terre, gérants d’une Création qui nous a été confiée et dont nous ne sommes pas les propriétaires.

Comment oublier cette parole d’un jeune Camerounais rencontré il y a déjà 20 ans à Taizé et qui nous disait au cours d’une rencontre internationale : « être partout où se trouve l’homme comme chez soi »

Le jour de la Pentecôte, des hommes et des femmes de toutes langues, bouleversés par le message des apôtres annonçant le salut en Christ, demandent : « Que devons-nous faire ? »
Et ils se réunissent dans une belle communion de partage.
Oui ! Nous aussi, demandons-nous : « Que devons-nous faire pour vivre la fraternité ? »

Permettez-moi quelques suggestions.

Tout d’abord, nous engager en amont pour passer de l’assistance à la solidarité, de la compassion à l’amitié, du soutien indispensable au partenariat et au partage.

Un devoir d’information et en particulier de connaissance de l’enseignement de l’Eglise.

Mais aussi agir, dans mon immeuble, dans mon quartier, dans mon lieu de travail, à l’école, à l’hôpital, dans ma paroisse…

Apporter mes compétences et donner de mon temps dans des associations de l’Union Diaconale, du Secours Catholique, au Relais étranger, au Sichem, à la Tente d’Abraham, dans les rencontres culturelles, l’animation des quartiers sensibles, les rencontres interreligieuses, participer à la semaine de rencontre Islamo chrétienne…

Accompagner des femmes, des enfants, des primo arrivants, des sans papiers, offrir des consultations juridiques, de santé,

Participer aux actions de solidarité Nord Sud : commerce équitable, CCFD, voyages de jeunes étudiants pendant les vacances…Promouvoir le développement durable…

Collaborer avec tous ceux qui ne partageant pas notre foi sont engagés pour défendre l’homme et sa dignité…
Vous le voyez, il est possible d’être artisan au quotidien de la fraternité.
Il y a urgence…

L’an prochain, nous fêterons le 13 janvier la Journée Mondiale de la Pastorale des Migrants, au niveau de l’Eglise universelle et aussi dans notre diocèse, nos paroisses. Le thème de l’année :

« Jeune de tout pays, dis- nous tes trésors. »

Le service diocésain va centrer ses actions autour de ce thème et vous fera des suggestions pour que, partout où cela est possible il y ait des gestes et des rencontres.

Pour terminer écoutons la finale du document romain publié par le Pape en 2004 et qui nous rappelle que l’étranger est le messager de Dieu.

«L’étranger est le messager de Dieu qui surprend et brise la régularité et la logique de la vie quotidienne, en rendant proche celui qui est lointain. Dans les « étrangers », l’Eglise voit le Christ qui « plante sa tente parmi nous » ( cf. Jn 1, 14)et qui « frappe à notre porte» ( cf. Ap 3, 20)

Cette rencontre- faite d’attention et d’accueil, de partage, de solidarité, de protection des droits des migrants et d’élan d’évangélisation- est le reflet de la sollicitude constante de l’Eglise, qui perçoit en eux des valeurs authentiques et qui les considère comme une grande richesse humaine.

Dieu confie donc à l’Eglise, elle aussi en pèlerinage sur la terre, le devoir de façonner une nouvelle création dans le Christ Jésus, récapitulant en lui toutes les richesses contenues dans l’extraordinaire diversité humaine, transformées par le péché en divisions et conflits. C’est dans la mesure où la présence mystérieuse de cette création nouvelle est un authentique témoignage de sa vie que l’Eglise est signe d’espérance pour un monde qui aspire tant à la justice, à la liberté, à la vérité, à la solidarité, en bref à la paix et à l’harmonie…

Erga Migrantes Caritas Christi n° 101 et 102.

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