Etre appelé : homélie de la fête du séminaire

Ordonné prêtre il ya 25 ans, j’avais accolé à mes images d’ordination ce simple verset tiré de l’évangile de Matthieu « Viens et suis-moi » (Mt 19, 21).

L’appel est laconique, incisif, déterminant, (sentencieux).


Aujourd’hui l’engagement d’une vingtaine de séminaristes en vue de recevoir un jour les ordres sacrés, souligne l’actualité de l’appel de Dieu. Alors que l’on parle si souvent des « crises de vocations », comme si le Seigneur était devenu muet, alors que tant de diocèses souffrent de plus en plus d’une pénurie de prêtres, sans voir poindre de relève…, nous voici, ce soir, les témoins attentifs et émerveillés de l’actualité de l’appel de Dieu tout autant que de sa radicalité. Si je poursuis la lecture de l’évangile, je trouverai ce qui indique, à la fois les conditions et les conséquences de l’invitation que le Christ adresse aux siens, « laissant tout, ils le suivirent » (Lc 5, 11). « Laissant tout ». L’appel qui vient de Jésus rencontre une liberté qui se laisse saisir totalement par sa Parole, au point de s’abandonner à elle, jusqu’à la déprise de soi. Et cette déprise de soi est aussi une parole de Dieu adressée à chacun d’entre nous. Nous ne pouvons pas rester insensibles ou étrangers à ce geste d’offrande que ces jeunes nous adressent en se livrant à Dieu sans compter. Ce geste ne doit pas seulement susciter en nous l’admiration mais aussi la conversion. Un catéchumène qui doit recevoir le baptême à Pâques me confiait récemment : « Voyez-vous, ce qui m’a converti, c’est de voir des vies converties ».

Nous découvrons que l’Eglise est d’abord un lieu où retentit l’appel du Seigneur. Non seulement au séminaire, mais au sein de chaque communauté chrétienne, dans chaque famille. Autant d’espaces de résonnance de cette interpellation décisive, « Que fais-tu de ta vie ? »

Nos agendas surchargés, accaparés par des choses secondaires, le rythme accéléré de la vie professionnelle ou familiale, nos occupations de toutes sortes et nos préoccupations de chaque jour, nous empêchent d’entendre cette question essentielle. Elle n’a plus droit de cité dans notre vie. Elle n’a peut-être plus d’espace intérieur où retentir tant nous sommes pris par l’enchaînement mécanique des choses et la répétition du temps.

« Où vas-tu avec toi-même ? » « Quo vadis ? », pour reprendre cette adresse prêtée à Jésus en direction de Pierre, alors qu’il tentait de fuir le lieu de son martyre à Rome.

Au sens étymologique, l’Eglise est le lieu de la convocation. Oui, l’Eglise nous convoque à assumer cette question qui porte à la clé une promesse de vie qui nous est gratuitement offerte et à laquelle on ne peut répondre qu’avec le don de toute notre vie. « Qu’est-ce que je fais de ma vie ? Que vais-je faire de ma vie ? » Si la foi est bien une certitude, elle est également une mise en question, une mise en cause de nos fonctionnements passés, mais aussi une mise en route à partir de cette question incontournable : « Qu’est-ce que je fais de ma vie ? »

La fête de ce jour, l’Immaculée Conception, souligne merveilleusement que l’appel du Seigneur précède la conscience qu’on a de cette question « Que fais-tu de ta vie ? », et que la grâce de Dieu prépare inlassablement notre réponse, sans prétendre répondre à notre place. La Vierge a été prémunie de la faute originelle par pure miséricorde en vue de sa maternité divine pour préparer son fiat. Par pertes successives et au fil des deuils à consentir, en intégrant docilement le réel, plutôt que de l’offenser ou de l’idéaliser, en acceptant que les contingences contreviennent à ses choix, à ses goûts, malgré ses résistances, l’itinéraire de Marie est celui de l’exact consentement à l’initiative d’un Dieu qui nous déroute de nos projets personnels, l’acquiescement à sa prévenance.

La responsabilité éducative de chaque communauté chrétienne, de chaque famille, de chaque parent, de chaque éducateur, c’est d’aider chacun à se soumettre à cette interpellation qui jaillit d’une vraie rencontre avec Jésus Christ, en exerçant une relation de compagnonnage, d’antériorité, d’autorité pour que jaillisse de la liberté de chacun, une réponse qui engage notre vie. Il ne s’agit pas de materner, de décider à la place d’autrui, d’imposer des schémas de pensée, de susciter le mimétisme, mais d’offrir des repères indispensables pour l’élaboration d’un choix libre, de présenter aussi des contenus objectifs de ce que signifie la foi, une vie de foi, un mode de vie chrétien, d’aider chacun à se dégager des a priori, des impressions subjectives et superficielles.

Le Dieu auquel nous croyons est une Dieu qui parle à l’homme depuis le commencement du monde et qui continue de nous parler en son Fils. Et sa Parole suscite l’histoire d’une alliance entre Lui et l’humanité. Sa Parole enfante l’Eglise. C’est à l’intérieur de cette Eglise que Dieu continue de nous parler aujourd’hui. Si Dieu m’adresse la parole à moi, comme à chaque croyant, il l’énonce, non pas à côté ou en parallèle de la Parole qu’Il adresse à l’Eglise, mais au contraire à l’intérieur de celle qu’Il prononce sur l’Eglise. Chaque vocation particulière ne peut se comprendre qu’à partir et qu’en lien avec la mission de l’Eglise. Ainsi la Parole de Dieu suscite une relation vitale avec l’Eglise, une manière singulière de la servir, un amour indéfectible pour elle.

Et la vocation maternelle de l’Eglise (ici, du séminaire, mais aussi de chaque communauté chrétienne, de chaque paroisse, de chaque famille) est d’accompagner chacun sur le chemin de son élection particulière.
C’est en rencontrant de vrais témoins de la foi, d’autres chrétiens habités par les mêmes interrogations, que monte en soi, dans la prière et dans la réflexion, le désir de suivre le Christ de plus près, en participant à quelque chose qui me dépasse et en même temps, qui me fonde, qui justifie mon existence en lui découvrant un sens nouveau, en essayant d’être fidèle à cette découverte, et en s’unifiant dans cette fidélité.

Accompagner, c’est aider quelqu’un à découvrir la manière dont le Seigneur le conduit, dont s’élabore peu à peu sa personnalité dans son rapport à Dieu et aux autres. C’est être témoin d’une histoire qui se construit avec Dieu jour après jour, et à partir de Lui. Un vieux père jésuite traduisait sa longue expérience de direction spirituelle en alexandrins :
«Etre le confident des heures de détresse
et l’ami qu’on oublie en dehors du besoin.
Donner selon les jours la force ou la tendresse,
mais n’attirer à soi que pour mener plus loin. »


Dieu instaure une alliance de cœur avec l’histoire personnelle et pécheresse de chacun. Notre histoire, fut-elle sombre, est pourtant constitutive de notre identité. Le péché est condamné, mais le pécheur est embrassé, car le Seigneur traverse le meilleur et le pire de notre vie. La tentation du diviseur est de déclarer que nous ne sommes jamais dignes de Dieu, pour nous décourager enfin de le suivre, qu’en définitive nous ne sommes pas appelés. Marie, en ce jour, atteste du contraire : « Sois sans crainte Marie, tu as trouvé grâce auprès de Dieu. »

Le séminaire est député à cette responsabilité d’accompagner et de structurer spirituellement et humainement l’appel de ceux qui se préparent au ministère ordonné. La vie de communauté garantit que l’amour de Dieu conduit à une vraie charité fraternelle, que la solitude n’est pas l’isolement, que l’on ne fonctionne pas par envie ou par impulsion, mais en raison du sens qu’on donne à sa vie et à la vie des autres, que l’on peut évoluer dans le temps tout en restant soi-même, que la douceur est le fait d’être plus fort que sa force, et que le dévouement n’est pas synonyme de volontarisme narcissique en se comportant en sauveur d’autrui.

Le séminaire est avant tout, une école d’humanisation et c’est en cela qu’il est une école de sainteté, de maturation, une école de vie et de prière.

+ Dominique Rey
Séminaire de l’Immaculée Conception
Le 8 décembre 2009


Cette homélie a été donnée en la fête de l’Immaculée Conception, sous le patronage de laquelle est placé le séminaire diocésain.

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