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Panégyrique de sainte Marie-Madeleine

Dimanche 23 juillet 2006, le vicaire général prononçait un “panégyrique” c’est à dire un discours public célébrant les vertus d’une personne chère au diocèse de Fréjus-Toulon : sainte Marie-Madeleine. Ce panégyrique fait partie des manifestations à l’occasion de la fête de Marie-Madeleine, patronne du diocèse de Fréjus-Toulon.

“Dic nobis Maria, quid vidisti in via ?
Sepulcrum Christi viventis, et gloriam vidi resurgentis”

“Dis-nous, Marie-Madeleine, qu’as-tu vu en chemin ?
J’ai vu le sépulcre du Christ vivant, j’ai vu la gloire du Ressuscité”


Eminence, Monseigneur, chers frères dans le Sacerdoce, chers frères et sœurs,

Vous aurez reconnu la séquence du dimanche de Pâques, où la mémoire de Marie-Madeleine est à jamais associée à la gloire du Ressuscité qui fit d’elle rien moins que son premier témoin et sa messagère auprès des siens, lui valant cet étonnant vocable d’ “apostola apostolorum“, “apôtre (au féminin) des apôtres”.
Quel chemin de purification et d’élévation dans l’amour aura-t-elle parcouru jusqu’au “Noli me tangere” : “Ne me touche pas“, “Ne me retiens pas” (Jean 20, 17). Comme si Marie-Madeleine récapitulait dans sa course, tel un archétype, l’histoire du salut de toute l’humanité : en l’appelant “femme”, Jésus lui confère le statut de la nouvelle Ève. Ève avait fui le jardin d’Eden tout en pleurs après la chute ; Jésus, l’arbre de vie, que Marie prend pour le jardinier, essuie les larmes de la nouvelle Ève dans le jardin du Sépulcre : l’Ève de la chute, personnifiée par Marie de Magdala, devient l’Ève de la foi.

Marie-Madeleine dans les Évangiles

Car tout ce que l’on peut affirmer avec l’Évangile sur Marie de Magdala, c’est qu’elle fut d’abord admise parmi les compagnons du Christ, à l’égale des apôtres, l’assistant avec d’autres femmes de ses services. Et elle suivra le Christ tout au long de son ministère public. Mais c’est avec tout son amour de femme qu’elle le suivra. N’est-ce pas la dignité de la femme, dont tout l’être physiologique, psychologique et spirituel est orienté vers la maternité, que de recevoir de l’amour pour donner de l’amour à son tour ? C’est à la femme que Dieu a confié l’homme, comme aimait à le dire Jean Paul II, avec cette attention à la personne concrète qui caractérise précisément la féminité. L’amour de Marie de Magdala est de cet ordre-là : aimée par le Seigneur qui la libéra de sept démons, elle l’aimera à son tour jusqu’à la folie du cœur.

Sans doute la possession n’est-elle pas toujours liée au péché, mais le chiffre sept, qui exprime ici la perfection du Mal, ne renvoie-t-il pas précisément à l’œuvre du péché (les anciens commentateurs identifiaient d’ailleurs les sept démons aux sept péchés capitaux) ?
L’amour le plus gratuit, le plus grand n’est-il pas l’amour de miséricorde ? “Celui à qui l’on remet peu, montre peu d’amour“, dit Jésus au Pharisien scandalisé par le bon accueil que son hôte réserve à la pécheresse qui “lui arrosait les pieds de ses larmes, les essuyant avec ses cheveux, les couvrant de baisers, les oignant de parfum” (Lc 7, 38). Cette attention persévérante de Marie de Magdala à la personne concrète de Jésus, la poussera à braver les soldats romains jusqu’au pied de la croix, quand les apôtres ont tous abandonné leur maître ; et encore à se tenir “assise en face du sépulcre” (Mt 21, 61) au moment de l’ensevelissement pour “regarder comment avait été placé le corps de Jésus” (Luc 23, 55). Il y a dans l’amour un élan vers l’infini qui inspire à Marie-Madeleine de rejoindre Jésus au-delà du tombeau vide, auprès duquel elle se tient tout en larmes, incapable dans sa passion de se résigner à savoir son “Seigneur enlevé“, comme elle le dit si ingénument !

Comme nous y invite la tradition, il est convenant, fort de ces détails, d’identifier Marie de Magdala avec la pécheresse pardonnée si remplie de reconnaissance et d’amour pour celui qui l’a aimée avec tant de miséricorde. Ou encore avec Marie de Béthanie se tenant assise aux pieds du Seigneur, écoutant sa parole avec tant d’empressement, ou bien accomplissant le geste si éloquent de l’onction, geste que Jésus loue comme une œuvre de miséricorde supérieure à l’aumône donnée aux pauvres, “car c’est pour le jour de sa sépulture qu’elle devait garder ce parfum” (Jean 12, 7), elle, la myrrhophore [[littéralement: la porteuse d’huile sainte. Appliqué aux saintes femmes qui s’étaient rendues au tombeau du Christ.]] du matin de Pâques, à juste titre représentée avec son flacon d’albâtre rempli de parfum. Ce fut la conviction des Pères latins, saint Augustin et saint Grégoire le Grand en particulier, qui ne sont pas les moindres parmi les docteurs de l’Occident. Comme on le voit en effet, la pécheresse pardonnée et Marie de Béthanie éclairent la personnalité de Marie de Magdala. Et c’est Marie-Madeleine que nous vénérons ici avec tant de dévotion.

Marie-Madeleine dans l’histoire

Toute époque a sa représentation de Marie-Madeleine, plus ou moins héritée de l’Écriture et de la tradition, plus ou moins le reflet de ses modes et de ses inquiétudes. Le Moyen Age, dont la représentation de Marie-Madeleine culmine dans La légende dorée, a exalté la pécheresse pardonnée. Elle rejoint ainsi les aspirations de ce temps à la conversion et à la pénitence, qui définit si bien l’idéal de vie des ordres mendiants naissants, et plus tard de la devotio moderna [[ou « dévotion moderne », est un mouvement de réforme et un courant de spiritualité du 14ème siècle. L’imitation de la vie et de la mort du Christ est au cœur de cette spiritualité. Le croyant doit demeurer sur terre pour y agir. Son âme est habitée par le Christ. Il n’est donc plus question, comme le voulait la spiritualité médiévale, de se fondre en Dieu en s’élevant vers lui, mais d’une démarche qui en est tout à fait l’inverse puisque c’est le Christ qui vient habiter le chrétien et que ce dernier exerce une action là où il se trouve, sur terre.]]. La Contre-Réforme, quant à elle, exaltera la pécheresse pénitente, arme redoutable contre les protestants, mais aussi la Madeleine mystique, dont la vie érémitique exprime si bien l’intimité avec le Christ, recherchée tant par les réformateurs du Carmel espagnol, Thérèse d’Avila et Jean de la Croix, que par les maîtres de l’École française au 17ème siècle, Bérulle en particulier à qui l’on doit une si belle Elévation à sainte Marie-Madeleine, pour qui Madeleine est le modèle de l’âme livrée au Christ. Son péché est à jamais effacé dès sa première rencontre avec Jésus.

Notre époque aussi a sa Marie-Madeleine. Mais si les autres représentations ont toutes en commun qu’elles sont inspirées par la foi, celle d’aujourd’hui trahit la perte du sens de la transcendance et cette sorte d’”apostasie tranquille dénoncée naguère par feu le Cardinal Pierre Eit, archevêque de Bordeaux !

Quels qu’en soient ses ressorts cachés (le complot contre l’Église ou le filon commercial), la figure de Marie-Madeleine véhiculée par la littérature pseudo-historique actuelle exprime le mal-être d’une société travaillée par ses contradictions et ses ruptures : c’est une caricature dans laquelle on a transposé les phantasmes d’une humanité qui ne parvient pas à assumer sa libido. “L’humanisme immanentiste[[Exhortation apostolique post-synodale Ecclesia in Europa, Jean-Paul II]] qui marque notre culture, laisse l’homme blessé au bord du chemin, privé de sa dignité transcendante et ignorant de son éminente vocation. Si la Madeleine de la Contre-Réforme pouvait manquer d’humanité et ressembler parfois à une mystique éthérée, la Madeleine de notre temps est prétendument si humaine qu’elle en devient vulgaire, voire sacrilège. En se réclamant d’une littérature apocryphe d’origine gnostique (III°-IV° s), allègrement déformée, le Da Vinci Code de Dan Brown, dont l’édition littéraire a déjà été vendue à plus de 40 millions d’exemplaires et la version cinématographique en passe de devenir un des dix films les plus vus de toute l’histoire du cinéma, a inventé une Marie-Madeleine, amante initiée de Jésus, jusqu’à devenir le réceptacle, tel le saint Graal, de son sang, par l’enfant qu’elle aurait porté de lui. Tout cela est sans doute facilement réfutable : il suffit de recourir à l’histoire. Mais le fait est que plus d’un lecteur sur deux du roman de Dan Brown, pense que Marie-Madeleine était la maîtresse ou l’épouse de Jésus-Christ ! Ceci ne dénote pas seulement l’ignorance culturelle alarmante, en particulier religieuse, de nos contemporains : cette banalisation en dit long sur la conception de l’homme et de la femme distillée par la culture de notre temps. La représentation de Marie-Madeleine joue le rôle d’un révélateur pour chaque époque. La Madeleine médiévale ou de la contre-réforme, révélait la quête spirituelle d’une époque baignant dans la foi, avide de perfection et d’élévation de l’âme. La Madeleine du Da Vinci Code en revanche est le reflet d’une époque où l’homme est réduit à son affectivité blessée, à une humanité désemparée exprimant sa quête de sens dans la recherche effrénée des sensations fortes. La nature et la grâce, ces deux ailes qui donnaient à Marie-Madeleine de s’élever vers les cimes de la Béatitude, font tellement défaut à notre temps que Marie-Madeleine est condamnée à la régression… vers une situation pire qu’avant ! Mais ce n’est pas la Madeleine de l’Évangile.

Marie-Madeleine ou l’eros sauvé

Il y a deux raisons à cette méprise. La première, c’est la réduction de l’amour à l’eros (et l’eros rabaissé simplement au sexe) qui caractérise la mentalité hédoniste de notre époque et qui s’exprime dans une libération des mœurs désormais banalisée dans l’opinion publique. La seconde, c’est le soupçon, répandu depuis le Siècle des Lumières, selon lequel le christianisme aurait détruit l’éros, en lui donnant “du venin à boire“, comme l’écrit le Pape Benoît XVI dans la fine et pertinente analyse de l’amour humain qu’il nous livre dans sa première encyclique Deus caritas est. Dans un tel contexte, comment s’étonner d’une interprétation “érotique” de l’amour passionné de Marie-Madeleine pour Jésus, tel qu’il nous est rapporté avec tant de fraîcheur par les évangiles ? Et comment ne pas faire un procès à l’Église d’avoir voulu cacher ce visage de Marie- Madeleine, avec l’esprit chagrin et puritain qu’on veut lui prêter ? Qui aujourd’hui, à l’heure de la libération sexuelle que nous connaissons et qui imprègne la mentalité commune, serait scandalisé par une telle représentation ?

Marie-Madeleine est une invitation à dissiper ce malentendu. Car il ressort du long développement de Benoît XVI sur “eros et agapè”, que loin de détruire l’eros, le christianisme l’a sauvé au contraire, non pour le massacrer mais pour le consacrer. Benoît XVI n’hésitera pas même à parler de “l’eros de Dieu” pour qualifier sa passion d’amour pour l’humanité. Il ne s’agit pas de refuser l’eros mais de déclarer la guerre à sa déformation destructrice, moyennant certes de nécessaires purifications et maturations : “Ce n’est pas le refus de l’eros, conclut-il, ce n’est pas son empoisonnement, mais sa guérison en vue de sa vraie grandeur” (n. 5). Si l’eros exprime l’amour dans sa dimension instinctive, sensuelle, et donc encore indéterminée, il est aussi appelé, dans la rencontre avec l’autre, à s’ouvrir à l’agapè, qui fait passer l’amour de la spontanéité captative à la volonté oblative. Au contact de l’autre, l’amour, s’il accepte d’être purifié, devient sollicitude pour l’autre et “le moment de l’agapè s’insère en lui“. C’est l’œuvre de la grâce en l’homme, dont l’eros est blessé, que de le transformer de l’intérieur par le don divin de l’amour d’agapè, que l’on traduit précisément en latin par caritas, c’est-à-dire charité. Dieu n’a pas ôté à Marie-Madeleine son amour passionné de femme (l’eros bien compris), mais il l’a sauvé, par sa miséricorde, en le libérant de l’esclavage des désirs égoïstes de la chair, mieux : il l’a transfiguré en l’élevant jusqu’à l’amour pur d’agapè qui ne peut s’accomplir pour le Christ ressuscité qu’à travers la chasteté parfaite : “Noli me tangere : ne me touche pas car je ne suis pas encore monté vers le Père“.

À force d’exalter l’ “homo eroticus”, à grand renfort de campagnes publicitaires hypermédiatisées, notre époque ne croit plus possible un tel amour transfiguré. Elle feint de ne plus croire à cet amour qui peut conduire un homme ou une femme au don de soi à l’autre pour lui-même dans le mariage ou bien à envisager de donner sa vie tout entière pour le Christ, dans le célibat consacré !

Marie-Madeleine est le témoin de cette bonne nouvelle pour notre temps : elle invite l’homme d’aujourd’hui à relever la tête, à redécouvrir les aspirations de son cœur profond, à reprendre confiance en sa capacité à s’élever vers un amour pur et désintéressé de l’autre, à s’insurger contre cette conception dévaluée et avilissante de l’existence humaine dans laquelle il est entretenu jusqu’à la désespérance. C’est le péché qui a introduit cette blessure dans la nature humaine, exprimée de manière si significative dans ce verset de la Genèse : “Ta convoitise, dit Yahvé à la femme, te portera vers ton mari et lui dominera sur toi” (Génèse 3, 16). Par sa mort et sa résurrection, le Christ est venu libérer l’homme et la femme de cet esclavage.

C’est là le message providentiel de Marie-Madeleine pour notre temps. C’est là aussi notre responsabilité de chrétiens, la conséquence pratique de notre dévotion à Marie-Madeleine, si elle veut être authentique. Comme disait le Pape Paul VI, le monde d’aujourd’hui a davantage besoin de témoins que de maîtres, et s’il a besoin de maîtres, il faut qu’ils soient aussi des témoins. Grâce à Dieu, ils ne manquent pas ceux , parmi les consacrés et les prêtres, qui ne trichent pas avec leur célibat et manifestent l’amour d’agapè par une vie toute donnée ; ils ne manquent pas les époux chrétiens qui vivent au quotidien le don de soi dans la fidélité ; ils ne manquent pas les jeunes qui font le projet de donner leur vie pour le Christ. Ce sont les soldats inconnus, trop méconnus, de la charité. Soyons de ceux-là … et quelque chose du monde peut être changé !

O flos venuste Magdalae, O Christi amore saucia, Tu caritatis ignibus Fac nostra corda ferveant.

O grâcieuse fleur de Magdala, Blessée par l’amour du Christ, Fais brûler nos cœurs Des feux de la charité. Amen.

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