Messe en mémoire de Jean-Paul II

Une immense gratitude, une ferveur universelle traversent les continents et les frontières, les communautés religieuses et les sociétés civiles pour honorer la mémoire d’un pape d’exception qui vient de disparaitre, même si certains esprits grincheux s’offusquent au nom d’un laïcisme sectaire du raz de marée médiatique.

Un homme est mort et voici, non seulement toute l’Eglise et voici aussi toute l’humanité orpheline.


Chers frères et sœurs,
Chers amis

Une immense gratitude, une ferveur universelle traversent les continents et les frontières, les communautés religieuses et les sociétés civiles pour honorer la mémoire d’un pape d’exception qui vient de disparaitre, même si certains esprits grincheux s’offusquent au nom d’un laïcisme sectaire du raz de marée médiatique. Un homme est mort et voici, non seulement toute l’Eglise et voici aussi toute l’humanité orpheline. Parce que Jean-Paul II a marqué d’un bout à l’autre de sa vie d’homme, un siècle en quête de vérité, à l’heure de l’effondrement des grandes idéologies. Dans cette épopée de 26 ans qui vit passer l’humanité d’un siècle à l’autre, sa stature spirituelle, morale, intellectuelle et même médiatique, s’est imposée à tous.

Une des plus grandes voix du XX° siècle vient de s’éteindre. Un pontificat marqué par la longévité. Le 263ème successeur de l’apôtre Pierre a connu 5 présidents des Etats-Unis d’Amérique, huit premiers ministres français. A ce jour, un des 3 plus longs pontificats de l’histoire de l’Eglise. Une longévité qui ne serait rien sans son intensité : aucun de ses prédécesseurs n’a écrit autant de discours, rédigé de messages, publié d’encycliques ou de lettres apostoliques, fait autant de kilomètres hors de Rome, rencontré autant de personnalités politiques, religieuses, de chefs d’Etat et de gouvernement, de savants, d’intellectuels, porté à bout de bras tant d’enfants ou embrassé tant de malades.

Comment caractériser en quelques mots ce que représente le message de sa vie ?

1) Il fut l’homme des ruptures

Une évidence s’impose : il a bousculé l’Histoire, notre histoire. Celui qui a été le témoin privilégié de l’éclatement de la barbarie nazie fut un des initiateurs de l’éclatement du bloc soviétique,

Il a contribué à la chute du mur de Berlin en s’identifiant déjà comme prêtre de l’Eglise du silence au combat de l’Eglise polonaise, et a lancé, à partir de la Pologne, la chute des dominos du totalitarisme communiste.

Cet homme a incarné la résistance spirituelle et intellectuelle face à l’oppression idéologique mais aussi il a incarné le changement de siècle et de millénaire,

Ce fut aussi, l’homme des bouleversements que l’Eglise a connus après le Concile. Il a pris une part active au concile Vatican II, notamment en contribuant personnellement à la rédaction de la Constitution conciliaire Gaudium et Spes. Et durant tout son pontificat, il n’a eu de cesse d’inscrire le renouveau conciliaire dans la vie de l’Eglise.

2) Il fut aussi l’homme de l’unité et de la paix

Rappelons-nous la rencontre d’Assise en 1986 avec tous les responsables des religions de la planète, sa visite, la même année, à la synagogue de Rome, geste sans précédent en direction d’une communauté juive longtemps marginalisée et humiliée : “Vous êtes nos frères aimés, nos frères dans la foi”. Il dénoncera avec fermeté toute forme de racisme et d’antisémitisme au nom de “l’alliance irrévocable avec le peuple juif”. Sur ses directives, les St Siège reconnaitre l’Etat d’Israël. Il rencontrera à chacun de ses déplacements la communauté juive. Rappelons aussi son pèlerinage mémorable à Jérusalem l’année jubilaire 2000, où il formule au Mur des Lamentations une demande de pardon.

Réconciliation aussi avec la communauté musulmane. Il fut le premier pape à s’adresser à des dizaines de milliers de jeunes Marocains convoqués par le roi Hassan II dans un stade. Le premier pape à pénétrer à Istanbul dans une mosquée.

Il eut des gestes œcuméniques, prophétiques à l’égard des autres confessions chrétiennes, des paroles de repentance proférées pour mieux ouvrir l’avenir. Sous son autorité, la diplomatie vaticane, centrée sur les droits de l’Homme, a jeté des ponts entre des peuples qui ne s’entendaient pas ou s’enfonçaient dans la guerre.

Pèlerin infatigable de la paix, Jean-Paul II fut un homme d’unité entre les générations. Un des grands traits du génie apostolique du successeur de Pierre a été d’avoir jalonné son pontificat des Journées Mondiales de la Jeunesse. Jean-Paul II a réconcilié l’Eglise avec la jeunesse. Ami des jeunes certes, mais aussi exigeant avec eux. S’il se fait le complice des jeunes en liesse, c’est pour réveiller leurs aspirations les plus profondes en osant leur dire clairement et avec une extraordinaire liberté de ton, comme à Compostelle : “N’ayez pas peur d’être des saints ! Telle est la liberté par laquelle le Christ vous libère. Volez à haute altitude !

3) Témoin de la vérité du Christ

Dans le contexte post conciliaire d’une tendance à “l’enfouissement” de la foi, le catholicisme de Jean-Paul II est, au contraire, celui d’une réaffirmation constante et universelle des vérités de l’Evangile. Il a redonné à l’Eglise le sens de sa mission magistérielle. C’est ainsi qu’en 1992, paraissait le catéchisme de l’Eglise universelle (le premier catéchisme depuis le Concile de Trente au XVIème siècle).

Le pape a remobilisé les catholiques autour d’une conscience plus éclairée de leur identité chrétienne et de leur vocation morale universelle. Ce fut un éveilleur de conscience. Il invita les chrétiens à l’heure de la mort des grandes utopies et du délitement spirituel et éthique, à un sursaut moral. Ses encycliques portent son souci pastoral, son anxiété pathétique pour une humanité qui a gagné la liberté politique et économique mais qui risque de la perdre en perdant le sens de la Vérité.

Jean-Paul II a utilisé un langage de modernité, celui des droits de l’homme. D’habitude, les droits de l’homme étaient considérés comme un héritage du siècle des Lumières, où les philosophes s’étaient distanciés, au nom du primat de la raison, d’avec l’enseignement de la foi. Le pape Jean-Paul II, lui, nous a rappelé que les droits de l’homme n’appartiennent à aucune idéologie en particulier, qu’ils ont leur fondement dans la dignité de la personne humaine. « L’homme est la route de l’Evangile », clame Jean-Paul II dans sa première encyclique.

Vérité de la foi qui l’amena à dénoncer avec courage les dérives matérialistes, néo-libérales de notre temps, les injustices flagrantes liées à une mondialisation conçue sous une logique purement mercantile, la culture de mort, les confusions relativistes, en triant entre les vérités, celles dont, par confort ou par intérêt, on prétend s’affranchir.

Il fut le défenseur acharné de la vie face à la banalisation ou même la légalisation de ce qui la tue, et face aux risques de manipulations génétiques. Il invitait l’Eglise à entrer dans une nouvelle évangélisation de la société et de la culture. “Duc in Altum”, “Avancez au large” lançait-il en l’an 2000 par cette parole du Christ, faisant passer l’humanité dans le 3ème millénaire.

4) Mais pour nous, pour moi qui l’ai souvent personnellement rencontré, il fut l’homme de Dieu

La litanie de tout ce qu’a accompli le Souverain pontife reste vaine tant qu’elle omet l’essentiel d’une vie de croyant, de prêtre et d’évêque. C’était un homme de Dieu. Il avait foi en Dieu et foi en l’homme.

“On ne comprend pas Jean-Paul II si l’on ne sait pas qu’il passait au moins trois heures par jour en prière. Toutes ses décisions importantes, ce n’est pas dans son bureau qu’il les prend, mais dans sa chapelle”. On a vu ce pape “sportif de Dieu” des dizaines de fois monter et descendre l’échelle d’un avion, fendre les foules en papamobile, haranguer des centaines de milliers, parfois de millions d’hommes, de femmes, de jeunes à travers le monde, s’enfermer avec des chefs d’état dans des résidences princières ou républicaines, donner des accolades à ses frères de toutes les religions, s’attarder dans les favelas de Sao Paulo ou les bidonvilles de Calcutta…. Mais la vérité profonde de l’homme était d’abord dans cette relation unique, silencieuse avec Dieu. Dans sa chapelle, son secrétaire glissait tous les trois jours dans un coffret une quantité de petits billets portant un nom, une intention de prière. « Toutes les misères du monde arrivent ici » me disaient ses plus proches collaborateurs.

Jean-Paul II était un homme libre. Il n’était pas l’otage des opinions, des préjugés, des modes, à la remorque des sondages d’opinion. Ce n’était pas un démagogue. Notre pape n’aura pas cherché à prendre notre Occident repu dans le sens du poil. Il ne s’est pas prosterné devant la modernité pour l’idolâtrer… Il nous a aidés à faire le tri parce qu’il fut un examinateur attentif, nuancé et critique de cette modernité. Plus moderne, en tout cas plus prophétique, que ceux qui lui reprochaient son conservatisme. Comme si on pouvait le taxer de réactionnaire, quand (dans un contexte de brouillage des repères éthiques et anthropologiques) tant de nos contemporains ont du mal à définir ce qu’est l’homme, la femme, la famille, l’amour et la sexualité, on devait lui interdire de nous prôner la fidélité, de faire appel à la responsabilité éthique de chacun, de refuser le culte du chacun pour soi. Comme si le rôle d’un pape n’était pas d’indiquer sans cesse, à temps et à contre temps, les exigences de l’idéal évangélique. Comme si le rôle du pasteur n’était pas dans le même temps, de nous aider à le comprendre et à y accéder.

Philosophe brillant, théologien mystique, Jean-Paul II fut avant tout un homme de Dieu. Un homme de Dieu qui portait une extrême attention et présence à la personne qu’il rencontrait. Comme si tous les soucis de sa fonction s’évanouissaient en un instant, dans une écoute concentrée et profonde

Moments de grâce où, hors caméra, sans souci des horaires ou du protocole, nous avons vu le St Père caresser les doigts des malades et serrer dans ses bras des handicapés, embrasser les enfants. Image bouleversante encore où dans l’église de Gethsémani à Jérusalem en mars 2000, au pied du rocher où le Christ vécut son agonie, le visage enfermé dans ses mains nouées, il revivait de l’intérieur, avec une telle intensité, la douleur et l’abandon de Jésus dans sa dernière nuit. Ou encore, Jean-Paul II accordant son pardon à Ali Agça, le jeune Turc, son agresseur de la place St Pierre, en venant le saluer en prison.

“Ne lâchez jamais la Croix. Jamais”, disait-il un jour à André Frossard. Cette croix du Christ, signe du salut du monde, il l’a portée sous nos yeux, sans se résigner, sans fléchir, allant jusqu’au bout de ses forces physiques.

Oui, ce Pape, épuisé par la maladie, homme de Dieu, nous a toujours parlé de Dieu, même quand, à la fin, il était privé de parole. En nous ramenant sans cesse au Christ, il nous a ramené à nous-même, à notre vocation baptismale, au courage de poursuivre jusqu’au bout notre mission dans la fidélité à Celui qui nous rend libre.

Ce n’est pas un surhomme qui est mort. Ni une idole. C’est un homme dont on a pu assister, par l’image, à l’agonie et qui, ayant pris au sérieux son humanité, a pris le parti de servir toute l’humanité. Et qui sous toutes les latitudes, aura mis ses talents humains, son don des langues, son sens de l’universel, sa force morale et spirituelle, la profusion de sa pensée, son énergie de croyant au service d’une seule idée : l’être humain est unique, irremplaçable, infiniment respectable. La vie humaine est sacrée. Elle vaut la peine d’être vécue sous le regard de Dieu.


+ Dominique Rey

4 avril 2005 – Cathédrale de Toulon

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