La techno

La techno a vingt ans. C’est en 1989 qu’à Detroit, dans les friches de l’industrie automobile américaine, des disc-jockeys (DJ) popularisent dans des fêtes souvent improvisées une nouvelle forme de musique à base d’échantillons sonores (sample), de sons électroniques, de boîtes à sons, le tout mixé sur un rythmes ordinateur. La cadence calculée en battements par minute (bpm), la nature des sons plus ou moins « acides », l’absence de voix caractérisent cette musique sans instrument ni partition.



Detroit est un désert : usines abandonnées, ouvriers au chômage. C’est donc là que les DJ Derrick May, Carl Graig, Jeff Mills, Juan Hawtin inventent la techno. Il ne s’agit encore que d’un courant musical, une variante de la musique house telle qu’elle s’était développée dans les clubs de Chicago. C’est son passage sur le Vieux Continent qui va en faire un mouvement musical à part entière. La techno se développe dans tous les lieux de crise, sociale, militaire, politique. En Europe, elle prend racine à Sarajevo ou avec la guerre du Golfe. En Asie, avec l’effondrement des systèmes économiques : Bangkok, Phnom Penh, Tokyo dansent aujourd’hui sur les rythmes technos.

Parallèlement à sa naissance à Détroit, la techno voit le jour en Europe : Allemagne, Pays-Bas, Belgique, Angleterre, France, alimentée par les mouvements gothiques ; nommée « indus » (industrielle) et héritière du romantisme allemand du XIXème, elle se décline rapidement en un univers contrasté de sons acides et mélodieux obsédants et ultra répétitifs à l’instar de sa voisine américaine puisée dans le fond de la mémoire collective sur un mode plus hystérique qu’obsessionnel, imprégnée de jazz, rock et rythme n’ blues et disco bien sûr.

Le DJ surfe sur la vague aléatoire des bras tendus et entraîne le public sur sa terre d’élection. Le mix se déroule par vagues. Tantôt on se laisse emporter, tantôt on se fait surprendre par une lame de fond.
Aux Etats-Unis et en Europe, les premières raves se tiennent dans des usines abandonnées, dans des forêts, sur les frontières ou, pour diverses circonstances telle une éclipse. On y va pour s’ouvrir à la conscience, glorifier la Mère Terre et prôner la paix entre les êtres vivants . Le trajet – souvent long – vers le lieu de la fête participe d’un jeu de piste initiatique, qui mène vers la transe et le sacré. La musique techno se révèle alors comme un totem du monde, celui sur lequel repose l’ordre (virtuel), opposé au chaos du quotidien.

La rave attire les papillons de nuit et la jeunesse franchit les frontières pour se rendre à ses raves, dans l’unique souci de « délirer », dans tous les sens du terme, entre joie et transe, avec le sentiment d’appartenir à une communauté. Pour la police et les médias, l’affaire est claire : la confluence de milliers de jeunes en un même point s’explique par la consommation des drogues comme l’ecstasy (1). Les « technos » semblent ne suivre aucune règle : ils constituent leurs propres réseaux via Internet et les flyers, ces cartons qui annoncent une fête sans indication de lieu pour réduire les risques d’une interdiction policière.
Les « fêtes » se multiplient en Europe, alimentées par les DJ qui reviennent de Goa avec les nouveautés « transe ». Naissent alors les grandes messes techno multi-ethniques, tant sur le plan vestimentaire (look « explorateur » – comprendre explorateur de conscience – ; « robot » ; « ethno-tribal » ; « peace » – couettes, sucette et nounours dans la main – que sur le plan communautariste (des tribus se forment alors) grands-messes bourrées de technologie : laser, son surround, projections fractales côtoient objets népalais, thé à la menthe et barbe à papa.

Dans les capitales, c’est la musique des gays (initiateurs du mouvement), frappés par le sida ; elle y est un élan de résistance physique (danser des jours durant) et morale (rythme guerrier et festif).

Avec le raz-de-marée de la Love Parade -plus d’un million de personnes défilant dans Berlin au rythme de la musique techno-, ce fut le déclic. Les medias se sont emparés du mouvement. Ce fut aussi la fin d’un état d’esprit. Les producteurs indépendants se sont laissés racheter par les majors. La techno a envahi les radios, les free-parties se sont multipliées et avec elles les dérives que l’on connaît..

Ce que l’on appelle de manière générique « techno » recouvre une multitude de variantes et sous-groupes. Classification par rythmes, par sonorités, par couleurs : de la techno font partie la transe, l’ambiance, l’acid, le hardcore ; classification aussi en fonction des patries : il est une techno de France, d’Italie, de Bosnie, de Chicago, de Berlin, d’Israël, etc. _ Ce fut l’une des forces de la techno des origines : asseoir une musique universelle en respectant les paysages, en les associant dans le mix. En ce sens, ce n’est pas un hasard si la techno s’est développée dans une Europe mosaïque.

Aujourd’hui, la techno est devenue le mode de communication, argument de vente technologique ou vestimentaire…Pour l’inconscient collectif, elle n’est pas un mouvement mais une base et un langage sociologique sans saveur ni destin. Subsiste en underground le mouvement initial sans cesse alimenté et renouvelé par, non plus les « flayers » mais Internet. Les acteurs de ce mouvement sont innombrables. Beaucoup de jeunes aujourd’hui doivent faire l’effort de cette quête initiatique.

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