Pour un alter-humanisme !

A l’invitation de l’Observatoire sociopolitique du diocèse de Fréjus-Toulon, des économistes
chrétiens se sont réunis sur l’île de Lérins les 22 et 23 octobre 2011.

Le lendemain, le cardinal Turckson, président du Conseil pontifical « Justice et paix »,
diffusait une note appelant à la réforme du système financier international, intitulée « Pour
une réforme du système financier et monétaire international dans la perspective d’une
autorité publique à compétence universelle ». Cette note invitait les chercheurs à chercher
des solutions à la crise économique à la lumière de l’Evangile.


En réalité, il n’appartient pas l’Eglise de se prononcer sur les moyens techniques d’une
réforme : « Experte en humanité », elle « ne vise [en effet] qu’un seul but : continuer, sous l’impulsion de l’Esprit consolateur, l’œuvre même du Christ venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité, pour sauver, non pour condamner, pour servir, non pour être servi »1.

C’est dans cette démarche que l’Observatoire sociopolitique du diocèse de Toulon souhaite
interpeler les acteurs du G20 qui s’ouvre demain à Cannes [[NDLR : l’article a été produit lors d’une conférence de presse le 2 novembre 2011]]. En effet, nous savons que les
décisions qui y seront prises ne sont pas les réformes structurelles profondes dont le monde
a besoin.

Si la crise économique s’amplifie, c’est qu’elle repose sur de lourdes erreurs structurelles,
cachées par un manque de transparence et de vérité. Il serait donc illusoire de penser une
réforme financière sans faire la vérité sur l’homme, l’Etat et l’économie.

« L’homme doit être au centre de l’économie et l’économie ne doit pas se mesurer en fonction d’un plus grand profit mais en fonction du bien commun. Elle inclut la responsabilité de l’autre et ne fonctionne vraiment bien que si elle agit de façon humaine dans le respect de l’autre », nous rappelle opportunément Benoît XVI dans l’avion qui le conduisait à Madrid en août dernier.

La crise mondiale est d’abord une crise anthropologique. En effet, si l’économie est un
ensemble d’actes humains, portés ou subis par des hommes, l’économie n’agit jamais par
elle-même : il n’existe pas « d’être économique ». Affirmer que l’homme doit être au centre
de l’économie signifie donc qu’il doit en rester le seul acteur et le maître, sans lui être
soumis, ce qui constituerait un manquement à sa condition d’homme. PAUL VI, Lettre encyclique Populorum progressio, 13.

L’économie qui est là pour l’homme ne doit donc en aucun cas porter atteinte à sa dignité.
Benoît XVI le précise ainsi : « Elle inclut la responsabilité de l’autre et ne fonctionne vraiment bien que si elle agit de façon humaine dans le respect de l’autre. »

L’économie relève en effet d’actes humains responsables et solidaires. L’interdépendance
native de l’homme en société lui confère une responsabilité permanente sur les
autres, qui doit le conduire à accepter et à assumer cette solidarité. Être responsable,
étymologiquement, c’est répondre à. Cela signifie que nous assumons de rendre des
comptes à qui de droit. Ce « qui de droit » étant celui qui est concerné, directement ou
indirectement, par mes actes et leurs conséquences.

Assurément, l’acte économique induit par nature une relation, dans laquelle celui qui donne
comme celui qui reçoit sont en droit de demander compte de ce qui a été échangé et de
la qualité même de l’échange. Ce qui est dû à l’autre dans l’acte économique est à la fois
quantitatif (ce qui est échangé) et qualitatif (comment cela est échangé). La responsabilité
d’un acte économique porte donc sur l’adéquation entre cet acte et ce qui est dû. Je pose un acte responsable, lorsque j’ai pris soin de cette adéquation. Je porte un acte irresponsable lorsque je n’ai pas pris en considération cette adéquation.

Toute activité économique doit donc avoir pour norme l’adéquation entre ce qui est fait
et ce qui est dû. Si la justice est, selon le mot de Benoît XVI, « rendre à chacun ce qui lui
est dû »
, l’économie responsable est donc une économie juste. Se pose alors une double
question : Qu’est ce qui est dû à qui ? D’autre part, est-il possible d’être également juste
avec tous ceux qui seront concernés par l’activité économique, sans risque de conflits
d’intérêts ?

Nous pouvons devoir une chose de deux façons. Soit par contrat, parce qu’on s’y est engagé (comme rembourser ses dettes par exemple). Soit par nature, parce que la chose est due, comme pouvoir manger à sa fin. S’il y a conflit entre les deux justices, la justice ontologique doit passer devant la justice légaliste parce qu’elle touche à la dignité humaine, qui doit constituer la norme ultime de l’économie. En ce sens, l’homme est doublement au centre de l’activité économique : comme norme par sa dignité et comme acteur par sa responsabilité.

Cette norme de la dignité de la personne humaine se rattache directement à la notion de
Bien Commun, car l’humanité entière partage la même dignité. Voilà pourquoi le pape
précise que « l’économie ne doit pas se mesurer en fonction d’un plus grand profit mais en
fonction du bien commun ». Or, sur le terrain, c’est précisément l’adéquation entre l’activité
économique et le Bien Commun qui va qualifier moralement l’économie.

En partant d’une définition simple de la morale, qui définit comme bon ce qui me permet d’atteindre mon but et mauvais ce qui m’en éloigne, on pourra définir comme moralement
bonne une économie qui sert la dignité humaine et moralement mauvaise une économie
qui la dessert. Individuellement, les actes économiques qui participent au Bien Commun
sont donc moralement bons, et moralement mauvais ceux qui n’y participent pas. Car
fondamentalement ce qui distingue une vraie morale d’une morale fausse, c’est le bien
véritable de la personne humaine.

Voilà pourquoi fondamentalement, la crise financière actuelle est une crise anthropologique.
Mais pour savoir ce qu’est une économie qui sert l’homme, il convient de discerner ce dont
il a besoin pour la promotion et le développement de sa personne. C’est sur ce seul socle
éthique que la construction d’un Bien Commun véritable devient possible.

Si les besoins les plus fondamentaux sont communs à tous, les individus sont eux-mêmes
différents et ressentent des besoins économiques particuliers. La justice n’est pas l’égalité ni
l’uniformité, mais l’équité et la diversité. Ainsi, imposer des besoins économiques standards
à l’ensemble de la société est contraire à la dignité de la personne humaine, car cela ne
répond plus aux besoins de chacun et nie toute responsabilité individuelle à l’homme.
Car la responsabilité ne porte pas sur la notion de dignité humaine, mais sur la dignité de
personnes très concrètes.

Dans ce sens, l’imprévisibilité de l’activité économique, liées à la nature de l’homme,
comporte de fait un risque évident pour le bien commun. Prévoir ce risque est précisément
le rôle de l’Etat, garant du Bien Commun, face aux seuls intérêts privés. Garant, cela
veut dire qu’il doit veiller à ce que le bien privé ne se fasse jamais au détriment du Bien
Commun, et qu’il lui soit ordonné. Cela veut dire qu’il est le garant de la justice et qu’il doit
la promouvoir et la rétablir au besoin.

En ce sens, la responsabilité de l’Etat doit porter à la fois sur la finalité (la promotion de la
dignité de la personne humaine) et sur les moyens (respectueux de cette dignité). Obéissant
au principe de subsidiarité, l’Etat doit vérifier que chacun tient sa place au service du Bien de tous. Le fondement de la responsabilité se trouve donc dans la personne humaine qui seule pose des actes responsables et choisis. Toute compétence, autorité n’est qu’une délégation de cette responsabilité de la personne humaine.

A travers la loi et son devoir d’éducation à la responsabilité, l’Etat est donc le garant de
l’éthique sur laquelle repose l’économie, qui donne à l’acte humain économique sa valeur
morale en garantissant l’éthique sous-jacente à l’activité économique.

Et de fait, l’essentiel de la crise que nous traversons repose sur des cadres légaux, donc
justes selon le droit de l’Etat, mais injustes au regard du droit de la personne humaine.

Réinsuffler un sens éthique à l’activité économique et la finance ne pourra se faire qu’en
changeant d’étalon de mesure.

Réintroduire la finalité veut dire aussi rétablir le temps face à l’immédiateté et l’éphémère.
Réintroduire l’homme intégral, c’est-à-dire, le sens de l’économie, humble servante.
Réintroduire la responsabilité personnelle, c’est-à-dire la solidarité responsable de chacun.
Ce n’est pas un alter-mondialisme, mais bien un alter-humanisme qu’il faut promouvoir.
Passer de l’étalon-dollar à l’étalon-homme c’est-à-dire au fond à l’étalon-Christ. Cet étalon
de mesure, qui s’exprime dans les valeurs chrétiennes, porte en effet en lui l’autorégulation
qui précisément manque au système économique actuel. Cette tempérance chrétienne, que
constitue la charité dans la vérité, titre de l’encyclique de Benoît XVI à destination du monde
économique (Caritas in Veritate) est en réalité la norme à promouvoir.

Ainsi, la mise en lumière des graves dysfonctionnements du système financier contemporain
constitue l’indispensable première étape pour sortir de la crise. Elle exige courage,
conversion, renoncement et vérité. Aujourd’hui, nous sommes enlisés dans un système
qui craque, tout en restant tétanisés par les conséquences qu’impliqueraient de saines
réformes, parce que nous avons substitué la vérité de l’avoir à la vérité de l’être, nous avons
identifié l’être et le faire. Nous ne sommes plus ce que nous sommes ontologiquement,
mais nous sommes devenus ce que nous faisons et gagnons économiquement. Nous ne
sommes plus nous-mêmes, mais ce que socialement nous avons revêtu comme masque. Et
ce précisément parce que ce n’est plus l’homme qui fait l’économie, mais l’économie qui fait
l’homme.

Il ne s’agit pas cependant de diaboliser le monde économique ou l’Etat, mais de réordonner
les choses au Bien Commun, chacun à sa place, tenant son rôle. Ordonner signifie en effet
remettre à sa place chaque pierre de l’édifice. Mais pour ordonner, il faut savoir où l’on veut
aller et d’où l’on part.

Changer durablement et adéquatement, c’est-à-dire de façon juste, le modèle économique,
ne pourra néanmoins se faire qu’accompagné ou précédé d’un changement de modèle
anthropologique qu’il appartient au politique de promouvoir. Les responsables politiques
doivent, avant tout autre chose, renouer avec la vérité de l’homme.

En effet, l’Etat, garant de l’éthique économique est devenu acteur économique : technicien,
gendarme, pompier. En ce sens, l’invitation du G20 à « réguler » le système et non à le
réformer est assez révélatrice du niveau auquel les hommes politiques situent désormais
l’Etat. Mais, compte-tenu de la mondialisation, la mise en place d’un modèle économique
nouveau, reposant sur une éthique commune au service de l’homme et garanti par l’Etat,
supposerait l’émergence d’une Autorité supérieure aux Etats, ainsi que le préconise le
Conseil pontifical « Justice et paix ». Autorité dont la forme demande encore à être étudiée.

Cela implique de mener une triple réflexion : sur l’homme, sur la place de l’Etat et enfin sur la finance et donc l’économie en général. Pour l’Eglise, il convient en effet de « ré-ordonner » le monde à sa fin ultime, la vie intime avec son Créateur. Or, si curieux que cela puisse paraitre, cela passe par un ordonnancement de l’agir humain dans la société. Les
deux premiers commandements (« Tu aimeras le Seigneur ton Dieu » et « Tu aimeras ton
prochain comme toi-même »), qui sont semblables, doivent nous amener à penser que le
devoir de responsabilité que nous avons l’un vis-à-vis de l’autre, s’il vise au développement
intégral de sa personne, constitue fondamentalement un acte de charité envers le prochain
et donc envers Dieu.

Là se trouve la clef de voute de toute réforme financière, l’articulation de la civilisation de l’amour, fondée sur l’étalon-Christ, sise et ouverte sur Dieu.

Publié le 03.11.2011.

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